Auschwitz-Birkenau

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Visiter Auschwitz, c’est une visite en noir et blanc. On a tellement l’habitude de voir des photos et documentaires d’époque que lorsqu’on y arrive et qu’on voit les lieux en couleurs, il y a comme un décalage. Ajoutez les centaines de touristes à vos côtés et le soleil dans le ciel, et le lieu n’est tout à coup plus aussi glaçant. Ce n’est qu’une première impression. On ne vient pas ici par hasard, on doit s’y préparer. La visite est obligatoirement guidée (de début avril à fin octobre) et dure au minimum trois heures et demi.

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C’est donc affublée d’un casque pour les commentaires de notre guide, et accompagnée de 15 autres Français que je franchis les portes du camp de concentration. Moment irréaliste où je ne suis pas bien sûre d’où je me trouve. Arbeit macht frei, c’est pourtant bien écrit au-dessus de ma tête mais cette entrée en masse avec trois ou quatre autres groupes de visiteurs ressemble plus à Disneyland. Je reste en retrait, dans ma bulle, prends une photo des barbelés et ça me percute enfin. Émue, et quelques larmes sur les joues, je ne sais plus si je dois avancer. Auschwitz, une fois passé cette fameuse entrée, ne ressemble pas à ce que j’imaginais, ne ressemble pas aux films, ne ressemble pas à un endroit sordide. On dirait une vieille résidence avec ses petites maisons à étages bien rangées les unes à côté des autres…il n’y a presque que les commentaires de ma guide qui me ramènent à la réalité des lieux.

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Auschwitz, contrairement à ce qu’on peut croire, n’était pas un camp d’extermination (il s’agit de Birkenau). Les déportés étaient donc « mieux » lotis de ce côté. Tout est relatif évidemment. Un couloir rempli de photos de déportés est là pour vous rappeler que la moyenne de survie n’était que de 3 mois. On s’entasse dans les différents baraquements où on nous explique sur un ton grave comment les gens arrivaient ici avec valises de vêtements et casseroles en pensant qu’ils étaient effectivement ici pour travailler et qu’ils allaient habiter dans un appartement réservé. Ils ne devaient pas avoir peur en arrivant. Plus on s’enfonce dans le camp, plus la visite prend une tournure tragique. Ici, un tas de deux tonnes de cheveux de déportés, là les boîtes vides de zyklon B (le poison que les Nazis utilisaient dans les chambres à gaz), plus loin encore le mur des fusillés.

Un autre mur nous rappelle quelques chiffres:

1 300 000 personnes ont été déportées à Auschwitz-Birkenau
1 100 000 personnes y sont mortes
80% des déportés étaient tués dès leur sortie du train (ils allaient directement à la « douche » des chambres à gaz)

Des barbelés, des barbelés, encore des barbelés.

Et au fond du camp de concentration, à l’abri des regards, une chambre à gaz. C’est la seule qui est encore debout, les quatre grandes chambres à gaz de Birkenau ont été détruites par les Nazis avant leur fuite pour éviter les preuves de l’horreur. On entre dans cette pièce sombre éclairée seulement par les trous au plafond qui servaient à balancer le zyklon B. Les murs sont griffés, comme dans les pires cauchemars, on ne veut pas s’attarder, mais dans la pièce attenante, ce sont les fours qui nous pétrifient. Je sens de nouvelles larmes sur mes joues, je marche sur l’atrocité la plus abjecte de l’Histoire, et je ne comprends toujours pas comment la haine peut mener jusque là.

Pause. Il faut prendre le bus pour aller à Birkenau 3 km plus loin. Durant le trajet, je pense à mon grand-père qui est passé par un camp de travail. Naïvement, je ne pensais pas que son souvenir allait m’accompagner lors de cette visite. Ici, la plupart des visiteurs ont une histoire à partager avec la guide, des questions, une anecdote. Le bus traverse les rails, les fameux rails, et nous dépose devant l’entrée, cette fameuse arche, celles de tous les films. Bam! Nouvelle claque dans la figure, nouvelles larmes (comment ça, je suis émotive?).

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L’étendue est immense et contrairement à la partie Auschwitz, il ne reste que peu de bâtiments debout à Birkenau. Le ciel s’est enfin accordé avec l’ambiance, il est gris, gris comme le décrit Primo Lévi dans ses souvenirs du camp (Si c’était un homme) et le froid est soudain perçant en cette fin octobre. La visite de ce côté est plus expéditive (une heure environ). Les baraquements étaient majoritairement en bois, et ont donc disparu, mais on peut encore voir les fondations à perte de vue. On longe les rails jusqu’au fond, là où il y a les plaques commémoratives, là où se trouvaient les quatre chambres à gaz dynamitées. Chacune d’entre elles pouvait contenir plus de 1400 personnes, l’assassinat en quantité industrielle.

Sur les plaques commémoratives, on peut lire dans plusieurs langues:

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Notre guide, toujours avec son air grave, nous dit alors « partout où vous mettez les pieds ici, vous marchez sur les cendres des morts ». Ah, oui, évidemment, je n’avais pas pensé à ça. On se sent tout à coup honteux de poser le pied par terre, comme si on pouvait encore leur faire mal, comme si on les dérangeait. On finit la visite dans un des seuls baraquements en brique, on se rend compte des conditions de vie inhumaines dans lesquelles ces hommes et femmes ont vécu, entassés, dans la boue, dans les excréments, dans le froid. Qui pourrait tenir une semaine ainsi?

Fin de la visite guidée. Nous sommes invités à rester plus longtemps sans guide, mais franchement, après 3h30 de visite, nous avons notre compte. Je sors peut-être plus légère car j’appréhendais beaucoup de venir. J’ai traversé les deux camps en apnée et j’avais hâte de pouvoir respirer. Quand j’ai dit à mon entourage que j’allais à Auschwitz, les gens étaient souvent surpris et je voyais dans leurs yeux un énorme « pourquoi? ». Pourquoi aller visiter l’endroit le plus lugubre de notre Histoire?  La réponse est évidente, par souci de mémoire, pour comprendre, pour se rendre compte avec ses propres yeux de ce que l’Homme peut faire à ses semblables. Je m’y suis rendue avec un infini respect et une certaine gravité…mais je me suis vite rendue compte que ce n’était pas le cas pour beaucoup de monde. Dès l’entrée, une famille de Français s’est prise en photo tout sourire devant la porte Arbeit macht frei. Je me suis demandée pourquoi. Ne serait-ce pas un peu glauque d’avoir cette photo dans l’album de famille? Mais ils n’étaient pas un cas isolé. Beaucoup de visiteurs prennent des selfies à l’intérieur du camp (là c’est moi devant les barbelés, là c’est moi devant les couchettes, là c’est moi dans la prison au sous-sol, là c’est moi devant la chambre à gaz…). Le fléau des selfies a atteint son apogée dans la salle où sont conservées deux tonnes de cheveux des déportés, et où nous n’avions bien entendu pas le droit de prendre des photos par respect, et où forcément des petits malins ont quand même fait leur selfie devant la pile de cheveux. Pourquoi? Ces gens-là ne comprennent donc pas où ils sont ou ce qui s’est passé ici. J’avoue avoir été profondément choquée par certains comportements. Moi, j’avais déjà du mal à prendre des photos des bâtiments, j’étais tiraillée entre la culpabilité et le sentiment d’être à Disneyland. C’est une décision un peu étrange de visiter ce lieu, je l’accorde, mais c’est une visite nécessaire et malgré tout ce qu’on a pu apprendre, lire, voir sur le sujet, le voir de ses propres yeux c’est une expérience qui vous marquera.

merci à Aneta pour cette visite instructive.pinterest

Pour en savoir plus: Memorial and Museum Auschwitz-Birkenau

entrée (visite guidée): 45 złoty (environ 10€) à réserver à l’avance sur le site

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29 réflexions sur “Auschwitz-Birkenau

    • Merci beaucoup. Avant de partir, c’était une évidence que j’allais « profiter » d’être à Cracovie pour aller à Auschwitz…mais une fois là-bas devant la porte, je n’en menais franchement pas large. Je ne regrette pas néanmoins, c’est une visite très instructive et pleine de sens.

  1. Whouah ! Quel article poignant ! Comme toi, je ressent le besoin depuis longtemps d’aller à Auschwitz Birkenau … La 2nde guerre mondiale m’a toujours « attirée ». Pas d’un point de vue type « ça avait l’air trop cool », biensûr que non. Mais je ressens un « attachement » pour cette guerre, qui fait partie intégrante de mon histoire. C’est une partie de moi, de nous tous. Ma famille étant normande, les histoires de guerre ont « bercé » mon enfance. Mon premier livre emprunté à la bibliothèque était « Le Journal d’Anne Franck » et « Mon ami Anne Franck ».
    Aujourd’hui, à plus de vingt an, j’ai besoin de voir de mes propres yeux ce lieu si atroce, que l’on imagine tous mais qu’on ne peut finalement pas s’imaginer si bien que ça. Une chose est sûre, j’irais à Auschwitz un jour. Peut-être pas demain, peut-être pas l’année prochaine, mais j’irais. Car c’est de notre devoir de nous souvenir.

  2. merci beaucoup! C’est effectivement une visite nécessaire même si on croit avoir déjà tout vu sur le sujet, une fois là-bas c’est vraiment prenant aux tripes. On a beau se dire que l’Holocaust c’est horrible, marcher dans ce lieu rend les choses beaucoup plus concrètes. Si ce n’est pas déjà fait, je te conseille la lecture de Primo Lévi « Si c’était un homme », un témoignage important, j’ai eu l’impression de marcher dans ses pas.

  3. Bravo pour cet article ! Tes textes et tes images sont superbes, très respectueux… je suis choquée par cette histoire de selfie moi aussi… du n’importe quoi.
    J’ai toujours eu envie d’aller à Auschwitz, un jour je le ferais. En attendant je suis allée deux fois à Dachau, donc je comprends bien ce que tu as pu ressentir. L’envie de faire des photos, l’inspiration dans ces décors, et la gorge nouée, les pas lents, l’ambiance pesante… Un peu dans le style de la guide qui te parle des cendres, je me rappelle d’avoir regardé une photo sur un bâtiment, en extérieur. Elle représentait une immense pile de corps nus et squelettiques… et puis d’un coup tu percutes : tu te tiens à l’endroit où était entassés ces corps. Là, juste là. Fiou.

    Je te conseille le livre photo de Mickael Kena : L’impossible Oubli. De magnifiques photos en noir et blanc prises 50 ans après les camps.

    • merci beaucoup d’avoir lu et commenté. J’imagine que Dachau procure les mêmes sensations effectivement. Avant Auschwitz, je n’avais visité que Oradour-sur-Glane l’année de mon BAC, visite qui était déjà lugubre même si ce n’est qu’un tout petit village. Merci pour le conseil lecture, je vais regarder ça 😉

  4. Coucou !
    J’ai adoré ton article, ton récit et ses photos. C’est émouvant et poignant, c’est une visite que j’aimerais au moins faire une fois dans ma vie. Je trouve ça terrible cette mode des selfies, surtout dans un lieu comme celui-ci. Je ne comprends pas que ce soit autorisé en fait.
    Bisous !
    Lumiya

    • merci beaucoup Lumiya pour ton commentaire. C’est vrai que je ne comprends pas trop pourquoi on tolère ce genre de comportement dans ce genre d’endroit. Ca m’a vraiment mise mal à l’aise. J’espère qu’au moins ces personnes ont retenu l’essentiel de la visite :/

  5. Alors là pour les larmes je te comprends, je serais pire je crois!
    Ca fait longtemps que je me pose la question de visiter cet endroit. J’ai peur de ne pas m’en remettre (j’ai précisé que j’étais vraiment super-trop-sensible?) ; je sais très bien ce qui s’est passé, tout le monde connait l’histoire (quoi que, ceux qui prennent les selfies peut être pas) mais d’y être et de le voir de ses yeux, même si ce ne sont que des restes de bâtiments … je sais pas, c’est autre chose. J’ai lu Si c’est un homme de Primo Levi et ça m’avait traumatisée à l’époque 😦

    • oui c’est + parce qu’on sait ce qui s’y est passé que la visite est éprouvante. Le lieu, de prime abord, n’est pas si « traumatisant » (je pèse mes mots) dans le sens où le truc le plus glauque c’est sûrement la pile de cheveux. Sinon, ce sont des murs, il n’y a quelques baraquements qui sont réhabilités façon musée. Je suis très sensible aussi, je n’ai pas remarqué de gens qui pleuraient, ou peut-être étaient ils discrets aussi.

  6. J’ai visité le camp l’an dernier et c’est vrai que c’est une visite peu ordinaire…
    Sache que j’ai été tout aussi choquée que toi par ces jeunes et ces moins jeunes qui se prennent en photos là où sont morts tant d’innocents…

  7. Ton témoignage est très poignant et me replonge il y a plus de dix ans de cela. J’ai visité pour ma part 2 camps dans le cadre de voyages scolaires (Dachau en Bavière et Sachsenhausen près de Berlin). J’étais jeune (15 ans et 17 ans), ça m’a profondément marquée. Je suis effarée par le comportement de certains, je ne comprends même pas qu’on puisse visiter de tels endroits « légèrement »…

    • J’imagine que ça ne doit pas être facile de voir ces endroits étant ado. Auschwitz est déconseillé aux moins de 14 ans. Tu as senti avoir assez de recul et de connaissances à cet âge?

  8. Très très bel article.. C’est super bien écrit
    Merci d’avoir partager ca avec nous. C’est quelque chose de très délicat et ce n’est pas facile d’en parler et encore moins de faire un article. Il est super beau en tout cas et j’adore ton parti pris d’avoir mis les photos en noir & blanc.

    Fanny & Anne

  9. Cet article est tellement puissant… et bouleversant. Je crois que je n’en serais pas capable. Je suis allée au musée de l’holocauste à Berlin et je n’ai littéralement pas dormi pendant 3 jours. Trop de violence, trop remuant. Je vis à Munich en ce moment et je n’arrive pas à aller à Dachau. J’admire ton courage. merci pour ce bel article.

    • merci beaucoup pour ton commentaire qui me touche. Je crois qu’il faut effectivement se préparer pour un lieu comme ça. Quand j’étais à Cracovie, j’ai aussi visité l’usine de Schindler qui est devenue un musée sur l’occupation nazie et c’était assez violent aussi…pas de la même manière, à Auschwitz, ce sont les lieux qui glacent alors qu’au musée c’était plutôt le sujet de l’exposition donc je n’ai pas ressenti la même chose alors peut-être que tu aurais aussi des sentiments différents à Dachau qu’au musée de l’holocauste. Bon, dans les deux cas, c’est sordide

  10. Ton article m’a beaucoup émue. Je n’ai pas visité Auschwitz mais Stutthof (au nord de la Pologne) quand j’avais 16 ans et ça m’avait totalement bouleversée. J’ai passé la visite sous le choc, et je suis ressortie en larmes. C’est dur à réaliser, à accepter que l’humanité ait pu en arriver là… même après l’avoir vu de nos propres yeux… je pense que même si c’est à la limite de l’insoutenable parfois (comme toi, je suis ultra sensible, rien qu’en écrivant ce commentaire j’ai les larmes aux yeux) c’est une visite à faire. Pour savoir, pour réaliser, et surtout, ne pas oublier.

    Les selfies c’est dingue… ça ne redonne pas du tout foi en l’humanité. J’ai aussi vu cela à Hiroshima, une famille se prenait en photo devant le dôme de la bombe A. Je ne comprends pas un tel manque de respect face aux pires atrocités que le monde ait connu…

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